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    SOURCE: Anuradha Bhattacharjee, Les Relations Conjugales d'André Gide Rapportees Dans Son Journal Intime - Et Nunc Manet In Te




    LES RELATIONS CONJUGALES D'André GIDE RAPPORTEES DANS SON JOURNAL INTIME - ET NUNC MANET IN TE

    Toute sa vie André Gide a tenu un journal et très tôt, il en a fait paraître des fragments. Plus tard, il l'a publié lui-même sous forme intégrale et définitive. Ce journal s'etend sur soixante années, de 1889-1949, c'est à dire, de la vingtième année.

    André Gide a soixante-dix ans quand il entreprend de raconter l'histoire de sa vie conjugale dans Et Nunc Manet In Te, quelques mois après la mort de sa femme Madeleine. Et Nunc Manet In Te se trouve dans le Journal d'André Gide datant de 1939-1949. Ce volume fait suite au volume de la Pléaide paru en 1939 et comprend les onze dernières années du Journal de Gide auquel on a joint un certain nombre d'écrits, directement ou indirectement.

    Dans son journal daté de 21 Aout 1938, Gide nous dit : "Me trouvant complètement seul et sans presque aucun travail à faire, je me décide à commencer ce carnet que depuis quelques mois, j'emportais avec moi, d'étape en d'étape, dans le désir d'y écrire tout autre chose que ce que voici; mais depuis que Em m'a quitté, j'ai perdu goût à la vie et, partant, cesse de tenir un journal qui n'aurait plus pu refleter que désarroi, détresse et déséspoir."

    Voici le début d' Et Nunc Manet In Te. Gide l'achève en fevrier 1893 à Luxor, en Egypte.

    Comme il l'avait fait pour Corydon, publié anonymement en 1911, puis sous son nom en 1924, et qui traite le thème de l'amour pour les garçons, Gide protège son livre de toute mésaventure possible, en faisant imprimer personnellement en 1947, treize exemplaires qu'il distribue à ses amis tandis qu'une édition destinée au grand public, apparaît comme il l'avait voulu, peu après sa mort en 1951. Soucieux de ne rien laisser d'inédit à la discrétion d'éditeurs posthumes, Gide nous y présente des passages relatifs à Madeleine qu'il avait supprimés dans l'édition de 1939.

    Tant que Madeleine était vivante, Gide l'avait protégée. Il l'avait cachée derrière les noms fictifs: il avait supprimé tous les passages relatifs à elle de son journal après qu'elle les avait lus. Mais après sa mort, il semble avoir cédé à un besoin de confession, au désir de donner à sa vie conjugale une image aussi sincère que possible, bref de plaidoyer sa cause.

    Et Nunc Manet In Te-en latin, cela veut dire "Et maintenant elle survit en toi". Ce titre est tiré d'un poème de Virgile, le Culex. Par ce choix, Gide voulait peut être nous faire part de ses angoisses personnelles et nous faire comprendre que bien que décédée, Madeline vit toujours dans ses souvenirs. Cependant, comme nous allons le voir plus loin, il n'a pas pu se retenir de voir les choses de son point de vue, un point de vue qu'on pouurait qualifier d'égocentrique.

    Pour citer ici Jean Schlumberger(1.) qui avait connu Gide ainsi que Madeleine : "Aux images successives d'Emmanuèle tracées avec art et tendresse tout au long de son oeuvre, Gide avait pesamment surimprimé les traits d'une triste victime, amoindrie par l'habitude de l'acceptation vouée à une humilité ou nulle vertu patricienne de l'intelligence et du caractère n'est plus discernable." Et plus loin, "Pas un mot ou un geste de la disparue si ce n'est en fonction de lui-même."

    Et cependant, Gide n'était pas un mari cruel ou Madeleine une épouse mal-traitée. D'après ce que nous raconte Et Nunc Manet In Te, les deux ont beaucoup voyagé ensemble. Ils sont allés régulièrement ensemble aux théâtres, dans les musées et Gide avait conservé de son enfance l'habitude de faire la lecture à sa cousine. Gide aimait beaucoup Madeleine, mais comme nous allons le voir, il y avait toujours chez lui, une lutte entre la liberté individuelle et le devoir conjugal.

    Pour mieux comprendre Et Nunc Manet In Te ou le récit de ce marriage blanc, il est important d'évoquer brièvement ici la jeunesse d'André Gide et ses premieres rencontres avec sa cousine Madeleine Rondeaux.

    Enfance et premières rencontres d'André Gide avec Madeleine Rondeaux

    Son père étant mort quand il avait à peine onze ans, André Gide fut élevé par une mère autoritaire et puritaine. La vigilance de Madame Gide s'exercait surtout au détriment de l'épanouissement sexuel du petit garçon lequel a retenu comme principe indiscutable que les femmes doivent à tout moment inspirer l'adoration, mais non pas du désir charnel. D'ailleurs, c'est ce qu'il nous dit en Et Nunc Manet In Te. Pour citer, "Je m'étonne aujourd'hui de cette abérration qui m'amenait à croire que, plus mon amour était éthère, plus il était digne d'elle-gardant cette naiveté de ne me demander jamais si la contenterait un amour tout désincarne. Que mes désirs charnels s'adressaient à d'autres objets, je m'en inquiètais donc guère. Et même, j'en arrivais à me persuader confortablement que mieux valait ainsi. Les désirs, pensais-je sont le propre de l'homme : il m'était rassurant de ne pas admettre que la femme en put éprouver de semblables: ou seulement les femmes de "mauvaise vie". Telle était mon inconscience, il faut bien que j'avoue cette énormité et qui ne peut trouver d'explication ou d'excuse que dans l'ignorance ou m'avait entretenu la vie, ne m'ayant presenté d'exemples que de ces admirables figures de femmes, penchées au-dessus de mon enfance, de ma mère d'abord, de Mademoiselle Shackleton, de mes tantes Claire et Lucile, modèles de décence, d'honnêteté, de réserve, à qui le prêt du moindre trouble de la chair eut fait injure, me semblait-il." (p. 1128).

    Les tendances homosexuelles de Gide ont donc leurs racines dans cette enfance sans père, soumis à l'autorité exclusive d'une mère puritaine. C'est ainsi qu'il a dirigé ses désirs sur les partenaires du même sexe, poussé surtout par l'inhibition devant la femme. Il y fait allusion d'ailleurs dans Et Nunc Manet In Te : "Entouré, pendant les vacances d'été tout au moins, d'enfants de mon âge ou un peu plus jeunes, mes privautés avec les garçons ne descendaient jamais plus bas que la ceinture; avec les filles, j'y allais d'une totale indiscrétion. Oui, je gardais avec ceux-ci une assez grande réserve, où je crois qu'un psychologue perspicace eut pu voir déjà l'indice précisément de mon penchant." (p.1131).

    En effet, si nous étudions les oeuvres d'André Gide, nous constatons que tout au long de ses oeuvres, les valeurs morales sont incarnées par les femmes tandis que l'art, le plaisir, le luxe appartiennent en propre aux hommes. Les héroines de Gide se distinguent surtout par l'esprit de résignation, de sacrifice et de l'humilité. Elles s'occupent de tâches ménagères et s'effacent devant leurs fiancés ou maris, telles qu'Alissa dans La Porte etroite, Marceline dans l'Immoraliste, la femme du Pasteur dans La Symphonie Pastorale. C'est une tendance litéraire chez Gide qui se manifeste dès la parution de son premier livre, Les Cahiers d'André Walter où André, épris chastement d'Emmanuele comme Gide de Madeleine à l'époque, n'échange avec elle que de larmes, de soupirs et une communion toute spirituelle. C'est aussi là toute l'histoire de Madeleine Gide qui partegera avec son mari sa vie d'écrivain, qui lui fournira de l'inspiration tout le long de sa vie, mais qui restera vierge malgre le mariage.

    Jeunesse et Mariage

    Quand Gide commence à s'attacher tendrement à sa cousine, il a douze ans et Madeleine quatorze. La naissance de cet amour nous est décrit dans Si le Grain ne meurt (Pleaide II, p.612), l'oeuvre dans laquelle Gide nous parle de son enfance et de sa jeunesse. Il s'éprend de sa cousine un jour où il la surprend pleurant seule dans sa chambre à genou auprès de son lit. Des années plus tard, il écrira : "Il ne me plîit point de rapporter ici le détail de son angoisse, non plus que l'histoire de cet abominable secret qui lui faisait souffrir, et dont à ce moment je ne pouvais du reste à peu pres rien entrevoir. Je pense aujourd'hui que rien ne pouvait être plus cruel pour un enfant qui n'était que pureté, qu'amour et que tendresse, que d'avoir à juger sa mère et à réprouver sa conduite; et ce qui renforçait le tourment, c'était de devoir garder pour elle seule, et cacher à son père qu'elle vénérait, ce qui l'avait meurtrie-ce secret dont on jasait en ville, dont riaient les bonnes et qui se jouait de l'innocence et de l'insouciance de ses deux soeurs. Non de tout cela, je ne devais rien comprendre que plus tard; mais je sentais que dans ce petit être que déjà je chérissais, habitait une grande, une intolérable détresse, un chagrin tel que je n'aurais pas trop de tout mon amour, toute ma vie pour l'en guérir."

    Ces lignes expriment effectivement la vérité essentielle du sentiment qu'éprouve le jeune Gide a l'égard de sa cousine.

    Madame Gide mourut le 31 Mai 1895. Ce n'était pas seulement sa mère qu'avait perdue Gide, c'était aussi sa protectrice. Il ne voyait désormais à quoi se raccrocher que son amour pour sa cousine. Il écrira dans Si le Grain ne meurt (Pleaide II, p. 612): "Lorsque enfin son coeur cessa de battre, je sentis s'abîmer tout mon être dans un gouffre d'amour, de détresse et de liberté... Cette liberté même après laquelle, du vivant de ma mère, je bramais, m'étourdissais comme le vent du large, me suffoquait peut être bien et me faisait peur... Il ne restait à quoi me raccrocher que mon amour pour ma cousine; ma volonté de l'épouser seule orientait ma vie."

    Quant à Madeleine, elle était surtout de nature craintive et réticente. Longtemps elle avait voulu se persuader que leur amitié devait rester "fraternelle". Dans sa lettre de novembre 1892 à Madame Gide, citée par Jean Schlumberger dans Madeleine et André Gide, elle écrit, "Mon affection pour André emplit toute mon âme; je sais maintenant que je ne puis rien contre elle-pas même la diminuer-après deux ans d'efforts. Mais je crois que si jamais elle changeait de nature, elle pourrait nous causer à tous deux autant de chagrin dans l'avenir qu'elle m'a donné de joies-les seules joies de mon enfance."

    Cependant la mort subite de Madame Gide les rapprocha et dix-sept jours après, le 17 juin 1895, ils annoncèrent leurs fiançailles.

    Il est possible que la mort de Madame Gide avait fait de sorte que Madeleine a cessé progressivement d'être dans l'inconscient d'André, la fiancée, la compagne à laquelle il songeait pour prendre la place de la mère qu'il venait de perdre. Madeleine n'était plus seulement la jeune fille qu'il aimait mais aussi l'amour qui protégeait et qui sauvait. Gide se trouvait dans l'impossibilité de faire converger sur le même être à la fois la tendresse de son coeur et le désir de ses sens.

    La question qui pourrait bien se poser ici, c'est-dans quel état Gide abordait- il le mariage? Il n'était pas naf au point d'ignorer son propre problème. Avec son oncle, Charles Gide, il avait même évoqué la perspective d'un mariage blanc, mais celui-ci l'avait mis en garde. C'était une solution impracticable sauf pour les saints, lui avait-il dit. Donc Gide était obligé de se poser franchement la question: "suis-je en état de me marier? pourrais-je me libérer de mes penchants homosexuals?" Dans Et Nunc Manet In Te, il nous raconte qu'il est allé consulter un spécialiste : "Peu avant de me fiancer, j'avais donc résolu de m'en ouvrir à docteur, spécialiste de certain renom, que j'eus l'imprudence de consulter. Il écouta en souriant la confession que je lui fis, aussi cyniquement complète qu'il était possible, puis, "Vous dites que cependant vous aimez une jeune fille; et que vous hésitez à l'épouser, connaissant d'autre part vos goûts... Mariez-vous. Mariez-vous sans crainte. Et vous reconnaîtrez bien vite que tout le reste n'existe que dans votre imagination. Vous me faites l'effet d'un affamé qui, jusqu'au présent, cherchait à se nourrir de cornichons."

    Le médecin ignorait sans doute à la fois les antécédents familiaux de son client ainsi que le climat purtain dans lequel il avait été élevé. Il a voulu tout simplement rassurer le jeune homme trop émotif. Et puis, physiologiquement, Gide n'avait aucun défaut. Il était vif, fort, mais depourvu de toute aggressivité. Il était de ceux que les psychologues classent parmi les nerveux faibles. C'est que son éducation l'avait laissé paralysé devant l'autre sexe.

    Gide s'était donc marié sans penser que quelque chose de sa vie puisse se changer. Comme nous l'avons déjà vu, il retrouvait chez sa femme, l'image et les vertus de sa mère. Les désirs, pensait-il, sont propres de l'homme. Il n'était pas question de renoncer à sa liberté. Il avait décidé, consciemment ou non, de garder Madeleine et de vivre à sa guise. Mais ce qui nous paraît le plus triste, c'est qu'entre les deux, "jamais une explication ne fut tentée." (Et Nunc Manet In Te, Pleaide II, p.1129).

    En effet, Gide poussait si loin son aveuglement qu'au retour de voyage de noces pour l'Italie et l'Alger, dans le train, il caressait les bras nus de trios écoliers qui s'amusaient à lui tendre par la fenêtre du compartiment voisin, sous le regard même de Madeleine. Les mots qu'il utilise dans son journal sont particulièrement intéréssants. Il était "haletant, pantelant, goûtant de supplicantes délices." Tout ça devant Madeleine assise en face de lui et qui lui dira plus tard, "Tu avais l'air ou d'un criminel ou d'un fou."

    A Rome, il faisait monter, sous pretexte de les photographier, de jeunes Italiens dans le petit appartement qu'ils avaient loué, abandonnant Madeleine, comme il dit, "de longues heures qu'elle occupait, je ne sais comment, sans doute errant dans la ville éperdue."

    Si Madeleine avait eu quelque désir de plaire à Gide, il est probable que ses avances sont restées timides. Gide écrira (Et Nunc Manet In Te, Pleaide II, p. 1132): "Elle ne se tint pas aussitôt pour battue. Eh quoi! Tout ce que la pudeur lui permettait d'invites devait-il rester vain, sans échos, sans réponse?" Sans doute, Madeleine doutait de la sensualité de son mari car elle en avait reçu jusqu'ici très peu de preuves.

    En fait, au début, Madeleine n'avait pas compris les vrais penchants de Gide. Elle savait que l'amour qu'elle inspirait à son mari comme celui qu'elle éprouvait pour lui étaient l'un et l'autre, d'une nature essentiellement spirituelle. Mais il aurait fallu qu'elle comprenne aussi que cet amour inhibait paradoxalement chez Gide tout désir charnel. Mais l'éducation puritaine de Madeleine ne l'avait pas moins marquée que Gide. L'inconduite de sa mère avait encore aggravé son recul devant toute revendication de la chair. Et bien entendu, elle ignorait les penchants de Gide. Si elle avait été tenue au courant, presque au jour le jour, du voyage en Afrique, elle ignorait bien sûr le rôle qu'y ont joué les garçons.

    Madeleine croyait donc au départ de n'être pas desirée par manque de beauté ou d'esprit. "Ah, si seulement j'étais plus belle et savais mieux le charmer!" se disait-elle. Cette interprétation qu'elle donnait à l'absence de désir chez Gide, c'est la révelation la plus importante de Et Nunc Manet In Te. Se croyant comme répudiée, elle accepte et se résigne. Ce que cette résignation lui coûte, on l'imagine à travers le récit même de Gide. Elle viellit avant l'âge. Elle s'occupe des tâches ménagères tout le long du jour, tous le jours. Gide parvient à peine la rencontrer. Elle s'occupe des pauvres, des fermiers, des bonnes, des parents. Gide nous raconte comment peu à peu Madeleine a détruit sa beauté, sa santé, comment elle a abandonné la musique et la lecture pour des travaux domestiques.

    "Les mains les plus exquises", dit-il, en parlant des mains de Madeleine, "elle les a déformées en les soumettant malgré ses protestations aux travaux les plus ordinaries". Gide nous révèle qu'elle s'est abimée elle-meme jusqu'au négliger de soigner les ulcers variqueux aux jambes. Elle s'est deformée et a vielli au point que dans l'hotel Gide entend dire le chasseur "Madame votre mère vous attend." En 1917, a éclaté la crise conjugale. Une lettre de Ghéon ouverte par Madeleine lui avait apporté sur le passé de Gide toutes les précisions dont elle en avait besoin. L'année suivante, en pleine guerre, Gide va rejoindre Marc Allegret en Angleterre, poussé comme toujours (à l'époque, il avait cinquante ans), par l'irrésistible force de son désir. Abandonnée, seule dans la grande maison, Madeleine avait relu une à une toutes les lettres que Gide lui avait écrites depuis trente ans, la lettre à peu près quotidienne de ses voyages et elle les avait brûlées.

    Un jour de novembre 1918, alors que Gide avait besoin d'une réference pour la rédaction de ses Mémoires, elle avoue les avoir brûlées car c'était là tout ce qu'elle possédait de plus précieux au monde compte tenu du fait que Gide affirmait avoir mis dans ces lettres, "le meilleur de lui-meme."

    C'est alors que Gide se met à pleurer comme un enfant. Il dit dans son journal: "Durant plus de trente ans je lui avais donné le meilleur de moi, jour après jour, dès la plus courte absence. Je me sens ruiné tout d'un coup. Je n'ai plus coeur a rien. Je me serais tué sans effort."

    Il pense moins au chagrin de Madeleine, à sa vengeance désésperée qu'à son manuscript disparu. Elle a brulé trente ans d'une correspondence qui aurait été, pense t-il, le couronnement de son oeuvre. Mais de son côté, ne s'est-il pas abusé de son amour? Pourquoi serait-ce à Madeleine et non pas à lui de dire un mot, de faire un geste, de lui apporter de la consolation? On peut imaginer que Madeleine ne peut que se sentir glacée en découvrant à quel point ses lettres, à elle addressées comme autant de preuves d'amour, n'étaient en réalité que de morceaux de litérature!

    Madeleine se détache. Gide se lamente: "Je n'ai jamais souhaité que son amour, que son approbation, que son estime. Et depuis qu'elle m'a retiré tout cela il me semble souvent que j'ai cessé de vivre". (Pleaide II, p. 1156). Il sait qu'il la tue chaque jour un peu.

    Peut-etre les manifestations de sa détresse sont devenues peu à peu inconsciemment les instruments de la revanche passive de Madeleine. Quant à Gide, pendant longtemps il a cru que chez Madeleine l'humilité naturelle se confondait avec des raisons vertueuses. En realité, cette défiguration progressive par elle-même, Madeleine ne voulait pas le reconnaître devant Gide parce qu'elle s'y était appliquée avec toute sa volonté. Il s'agissait là des seuls moyens de vengeance dont elle disposait. Elle vit à Cuverville comme retirée dans un couvent. On l'appelle tante Madeleine. Elle recueille des animaux perdus et parcourt Cuverville avec une grande bassine pour distribuer de la patée aux chiens et aux chats du village.

    Gide est comme un homme qui a perdu sa femme, mais en même temps, il se sent soulagé malgré lui, car un des plus pénibles problèmes de sa vie personelle paraît résolu. Il sait qu'elle est au courant de la réalité. Il peut la quitter plus facilement qu'autrefois. De 1917-1921, il y a chez lui une sorte de rajeunissement. C'est l'époque où à Paris, il sort presque constamment avec Marc. Il n'est pas non plus incapable de l'élan de reproduction. La preuve, c'est qu'en avril 1923, il a une fille, Catherine, de son amie Elizabeth Van Rysselberghe. Est-ce que Madeleine connaissait l'identité de ce père inconnu? Il est probable que oui bien qu'elle soit silencieuse à cet égard. Plusieurs années plus tard, Gide dira à Claude Mauriac, "Je n'ai jamais pu savoir si elle avait des doutes ou même une certitude." Mais une intuition l'avait avertie quand même. Gide eut cette impression lorsque le 7 aout 1922, il reçut de sa femme alors qu'il était avec Elisabeth, une lettre dans laquelle elle lui apprenait qu'elle avait donné à sa filleule, Sabina Schlumberger, la chaîne en or et la petite croix d'emmeraudes qu'elle avait portées comme Alissa dans la Porte Etroite. Par un cruel jeu d'ironie, elle avait dit en 1894, alors qu'elle était encore résolue à ne pas l'épouser, "Si André a une fille et si je suis sa marraine, je lui donnerai ma petite croix."

    Après le drame de 1917, Gide et Madeleine ont veçu encore vingt ans de vie commune. Gide écrit le 30 octobre 1923, "Elle agit sans cesse comme si je ne l'aimais plus et j'agis avec elle comme si elle m'aimait encore... C'est parfois affreusement douloureux."

    Mais dans les dernières années, à partir de 1929, ils étaient parvenus quand même à mieux se comprendre. Ils visitaient de nouveau les musées et ils ont même repris les lectures à haute voix pour ne s'interrompre que peu de temps avant la mort de Madeleine.

    Démarche éditorialiste de Gide

    Malgré les éléments autobiographiques que nous retrouvons dans Et Nunc Manet In Te, il ne s'agit vraiment pas d'un journal. C'est plutôt un homage à Madeleine. Gide a commencé à le rédiger en 1938, peu après la mort de sa femme et il l'a achevé en 1939. C'est un texte court ayant pour seul thème-rapports de Gide avec sa femme. Gide nous présente ici des passages qu'il avait supprimés à la demande de Madeleine de son journal daté de 1889-1939. Seuls les passages en italique y ont paru un peu modifiés dans le volume de la Pléaide. Gide effectue donc un retour en arrière. Nous avons tout d'abord un morceau daté de 1938/39, ensuite des passages avec notations chronologiques. Le premier passage en italique y ont paru un peu modifiés dans le volume de la Pléaide. Gide effectue donc un retour en arrière. Nous avons tout d'abord un morceau daté de 1938/39, ensuite des passages avec notations chronologiques. Le premier passage est daté de 15 septembre 1916, le deuxième de 7 octobre 1916, le troisième du 1er juin 1917, le quatrième de 21 novembre 1918 et ainsi de suite.

    Le journal de Gide n'a donc pas tous les traits constitutifs d'un journal intime. Il est rarement quotidien. L'intervalle entre les notations successives est le plus souvent de plusieurs jours ou mois.

    Et Nunc Manet In Te représente une partie non négligeable de l'aspect le plus personnel de sa vie-la confirmation de son homosexualité. Mais là aussi, tout ce que Gide avait à dire dans ce domaine, il l'avait déjà dit, non pas en confidence à son journal, mais dans ses oeuvres. Ses penchants sexuels, il les avait proclamés dans Corydon et dans la deuxième partie de Si le Grain ne meurt.

    Le journal est censé être sincère.Mais il y a quand même une partie de mensonge chez Gide. Par exemple, il note le 1er juin 1917, "il m'est odieux d'avoir à me cacher d'elle. Mais qu'y faire? ... Sa désapprobation m'est intolérable; et je ne puis lui demander d'approuver ce que je sens que pourtant je dois faire."

    "J'ai l'indiscrétion en horreur", m'a t-elle dit. "Et moi, le mensonge plus en horreur encore. C'est pour pouvoir enfin parler un jour que je me suis contraint toute ma vie."

    Mais comme nous venons de voir, en accumulant les situations qu'il a vécues, ne s'est-il pas condamné lui-même, par son égoisme comme par ses habitudes, au mensonge et à la dissimulation? S'il arrive jamais à se libérer du sentiment et du goût du pêché, ce n'est sans doute qu'après la mort de sa femme.

    Le journal est censé être spontané. Or, il n'y a rien de spontané ou de naturel dans son style. Tout le journal est travaillé, arrangé. L'auteur avertit lui-même à tout moment que le journal est une discipline qu'il s'impose, qu'il y revient quand aucun autre travail ne le requiert tout entière ou bien encore pour y verser des pensées qui ne trouveraient pas place ailleurs.

    Pour citer un exemple de M. Rambaud (2.) : "Il s'agit de passages, écrit Gide, ayant trait à Madeleine qui ne figurent pas dans le volume de la Pléaide." Et en note: "Seuls les passages en italique sont parus, parfois un peu modifiés, dans mon Journal (1889 -1939)." Seuls les passages lignes datés du 15 septembre 1916 ou l'on peut, en comparant avec le texte antérieur, apprécier la nature des modifications.

    Gide vient de déchirer, après les avoir fait lire à Madeleine, les dernières "une crise terrible où elle s'était trouvée mêlée, ou plus exactement dont elle était l'objet."

    Et il ajoute (première version) :

    "Et sans doute m'en a-t-elle su gré, mais pourtant je regrette ces pages; non point parce que je ne crois pas en avoir écrit jamais de pareilles, ni parce qu'elles eussent pu m'aider à sortir d'un état maladif dont elles étaient le sincère reflet et dans lequel je n'ai que trop tendance à retomber; mais parce que cette suppression a du coup arrêté mon journal et que privé de ce soutien, j'ai roulé depuis dans un désordre d'esprit épouvantable. J'ai fait de vains efforts dans l'autre carnet et je l'abandonne à moitié plein. Dans celui-ci au moins, je ne sentirai plus la déchirure."

    Avec modifications : (deuxième version)

    "Et sans doute elle m'en sut gré, mais tout de même, à parler franc, je regrette ces pages; non point seulement parce que je n'en avais jamais écrit de si pathétiques, ni parce qu'elles eussent pu m'aider à sortir d'un état maladif dont elles étaient le sincère reflet, état dans lequel je n'ai que trop tendance à retomber-je regrette de les avoir déchirées aussi parce que cette suppression a du coup arrêté mon journal et que privé de ce soutien, j'ai roulé depuis dans un désordre d'esprit tres pénible. J'ai fait de vains efforts dans l'autre carnet, je l'abandonne à moitié plein. Dans celui-ci du moins, je ne sentirai plus la déchirure."

    Bien sûr, les modifications ici ne sont que légères, mais dans un journal, l'écrivain doit-il reprendre le texte et l'améliorer en le recopiant?

    Par contre, ce qui correspond au journal ici, c'est le thème du secret.

    Le journal est un objet naturellement secret. Or, le secret essentiel du journal de Gide, c'est le chiffre EM qui demeure un secret pour le lecteur du journal. Puisque Gide refuse de parler de Madeleine directement, il a un secret à son egard. Et puis, cela va sans dire, il accumule des secrets pour Madeleine-son homosexualité, la naissance de Catherine. Enfin, Madeleine demeure aussi secrète pour Gide puisqu'elle lui cache son désir. En fait, Gide et Madeleine (ou EM) sont deux sujets restés secrets l'un pour l'autre.

    Madeleine voulait se supprimer elle-même du journal en demandant à Gide de déchirer les pages qu'il avait écrites. Voilà pourquoi suivant la logique d'exclusion et de mise à part, elle occupe un journal à elle seule.

    (1.) SCHLUMBERGER Jean, Madeleine et André Gide, Gallimard, 1956, Paris, p.2
    (2.) Henri Rambaud dans l'Envers du Journal de Gide, Paris, le Nouveau Portique


    BIBLIOGRAPHIE

    1. ARLAND, Marcel, et MOUTON, Jean., Entretiens sur André Gide, Mouton & Co., Paris-La Haye, 1967.
    2. BOISDEFRE, Pierre de, Vie d'André Gide (1869-19510, Paris : Librairie Hachette, 1970.
    3. BUCHET, Edmond, GIDE (André) "Journal", Paris : Cornea, 1945.
    4. DELAY, Jean, La Jeunesse d'André Gide, Paris : Gallimard, 1957.
    5. MARTY, Eric, L'Ecriture Journaliere d'André Gide, Paris : Edition du Seuil, 1983.
    6. PAINTER, George, Gide, Mercure de France, 1968.
    7. QUINT, Leon-Pierre, André Gide, Paris : Librairie Stock, 1952.
    8. SCLUMBERGER, Jean, Madeleine et André Gide, Paris : Gallimard, 1956.

    Oeuvres d'André GIDE

    1. GIDE, André, Et Nunc Manet In Te in Journal (Journal (1939-49) -Souvenirs, Paris : Gallimard, "Bibliotheque de la Pleiade.", 1954.
    2. GIDE, André, Si le Grain Ne Meurt in Journal (1939 -49)-Souvenirs, Gallimard, "Bibliotheque de la Pleiade", 1954.
    3. GIDE, André, Corydon Paris : Gallimard, 1924.
    4. GIDE, André, La Symphonie Pastorale, Gallimard, 1925.